Violences | Violences dans les révolutions

pictoDossiersLa violence, seule voie vers le changement de système ?

7 janvier 2019. La France est plongée dans la plus grave crise sociale depuis 50 ans. Sur le plateau de CNews, le philosophe Vincent Cespedes subit un assaut sans concession des chiens de garde du petit écran pour avoir osé dire je comprends la violence des gilets jaunes. Il se fait ainsi rétorquer : Heureusement que les millions de Français·e·s qui crèvent de faim et de froid n’ont pas cette réaction-là, sinon ce serait la guerre civile en France.

Si le risque de guerre civile plane bien réellement, il est irresponsable de ne pas en analyser les causes car, partout, les sociétés entrent en éruption de manière comparable. Du Chili au Liban, en passant par l’Équateur, Haïti, l’Irak ou Hong Kong pour ne citer qu’eux, les peuples se soulèvent et expriment le dégoût qu’ils éprouvent envers leurs dirigeant·e·s. Ces mouvements sociaux ont de commun qu’ils ne revendiquent pas la mise en œuvre de mesures spécifiques, mais une remise en cause complète des institutions politiques et du système économique. Au cœur de ces luttes légitimes, la violence occupe une place décisive. Ainsi, nous nous interrogeons : la violence n’est-elle que le contrecoup regrettable du fait d’éléments réactionnaires, ou bien s’agit-il d’un mal nécessaire pour que la lutte aboutisse ?

De l’étincelle à la poudrière

Taxe de 0,2 dollars par jour sur les messageries comme WhatsApp au Liban, hausse du ticket de métro de 30 pesos au Chili, fin des subventions pour les carburants en Équateur ou en Haïti, d’un genre qui évoque la taxe carburant qui déclencha la crise des gilets jaunes…

Bien que ces pays diffèrent grandement, ces événements fonctionnent tous comme des étincelles mettant le feu aux poudrières de l’injustice qui gangrène toutes ces sociétés depuis des décennies. Partout, les inégalités se creusent, les services publics – quand ils existent – sont en déliquescence, le coût de la vie augmente alors que, pour de nombreuses familles, les salaires n’augmentent pas et les emplois se précarisent. Fait notable : aux classes populaires, oublié·e·s et aliéné·e·s de toujours – que l’on s’attend à voir dans ce genre de soulèvements – se mêlent les classes moyennes en perte de sens face à la menace du déclassement. Parmi elleux figurent beaucoup de jeunes urbains, diplômé·e·s mais sans emploi.

Crise globale du capitalisme

En toile de fond de ces crises se profile discrètement le ralentissement de la croissance mondiale et des gains de productivité qui mettent à mal les recettes des États. Les temps de bonne conjoncture permettent aux peuples d’être maintenus dans une situation supportable et de leur faire miroiter des lendemains meilleurs. En revanche, la crise économique mondiale latente témoignant de l’essoufflement du modèle néolibéral, combinée dans certains pays à la mauvaise gestion et à la corruption qui parasite les administrations, obligent les États à s’endetter auprès des financiers internationaux pour financer les investissements publics indispensables et maintenir les gouvernements à flot.

À chaque fois, des mesures d’ajustement structurel censées permettre aux états d’équilibrer leurs budgets – et d’ainsi rembourser aux plus vite leurs créanciers internationaux – posent une exigence double. D’une part, la baisse des dépenses et l’augmentation des recettes par diverses taxes (la fin des subventions au carburant en Équateur découle directement des recommandations du FMI) pour réduire le déficit et, d’autre part, la vente aux enchères des actifs publics pour renflouer les caisses rapidement. Ainsi, par la voie des privatisations, l’abandon des biens communs permet d’ouvrir de nouveaux marchés que les capitalistes nationaux et étrangers s’empresseront aussitôt d’investir. Parallèlement, les nouvelles taxes imposées à la population servent à financer les allégements d’impôt sur les entreprises et sur le capital. Tandis que les citoyen·ne·s ordinaires ne peuvent échapper aux impositions sur leurs dépenses contraintes (énergie, déplacement, télécommunications, etc.), il ne saurait être question de demander aux riches et aux grandes entreprises de contribuer à l’effort sous peine de les voir fuir, elleux et leurs capitaux avec.

Le Chili, disposant d’un PIB par habitant parmi les plus élevés d’Amérique du Sud, est paradoxalement un des pays les plus inégalitaires au monde. Là-bas, l’accès à la santé, à l’éducation, l’eau ou l’énergie relève presque uniquement du secteur privé et asphyxie la vie quotidienne, réduisant le et la citoyen·ne à un·e simple consommateur·rice. Là comme partout ailleurs, le néolibéralisme – idéologie prédominante dans le monde de l’entreprise multinationale et dans les milieux aisés qui le fréquentent – fonctionne comme le mode de gestion du capitalisme dans sa forme du 21ème siècle et place les dirigeant·e·s à la tête des États et au service du capital.

Illusion démocratique et violence systémique

À travers ces événements, l’inaptitude de la démocratie prétendument représentative revient aujourd’hui violemment à la figure de tous celleux qui y croyaient encore. En effet, qui sont donc ces gens au pouvoir qui prennent des décisions hors-sol que l’écrasante majorité de la population rejette, et dont le rejet massif aurait été facilement anticipé par n’importe quelle personne ordinaire ?

Il en ressort que, en dépit des institutions démocratiques qui sont venues bénir nos sociétés modernes de leurs vertus, le pouvoir exercé par et pour le peuple est loin d’être une réalité. En raison de dynamiques multiples et complexes, notamment du fait que le système est basé sur l’offre politique plutôt que sur la demande réelle, il en résulte que le pouvoir finit quasi-systématiquement accaparé par les ultra-riches à l’instar du Président milliardaire Chilien Sebastián Piñera. Quand les oligarques ne dirigent pas elleux-mêmes directement, iels le font au travers de la classe moyenne supérieure, la classe managériale, dont iels achètent la loyauté en la privilégiant par rapport au reste du corps salarial, lui permettant de consommer plus sur ses marchés et lui offrant ainsi un statut social supérieur. Il est particulièrement significatif que 76% des gilets jaunes disent ne pouvoir s’en sortir que difficilement et déclarent qu’iels s’imposent régulièrement des restrictions sur leur budget1.

Ainsi, par le pouvoir de domination que la propriété confère à celleux qui ont tout, iels diffusent dans la société une violence systémique, institutionnelle. Cette violence se ressent lorsqu’un système scolaire sélectionne plus qu’il n’émancipe, lorsqu’une police est davantage dans la répression que la protection, lorsqu’un système fiscal produit des inégalités plutôt que d’assurer une juste répartition des richesses, lorsque les prix du marché sont trop élevés car guidés par le profit, lorsque les ouvrier·e·s et employé·e·s sont humilié·e·s par des salaires qui ne leur permettent pas de vivre dignement, et que les chômeurs·euses le sont encore plus par un système économique incapable de fournir du travail à tou·te·s en suffisance.

Impasse sociale et violence

Le premier enjeu de la violence est donc sémantique. Selon le cadre culturel médiatico-politique, on parlera de violence concernant tout usage de la force, mais également en cas de destructions matérielles. à travers la figure du casseur, les commentateur·rice·s offrent la possibilité aux manifestant·e·s de diviser les mouvements sociaux en se désolidarisant des casseurs. Pourtant, à y réfléchir, parler de violence lorsqu’un panneau publicitaire est incendié ou lorsqu’un mur est taggué ne tient pas de l’évidence. Pas plus qu’il ne tient de l’évidence de ne pas parler de violence lorsque le nombre de personnes vivant du revenu d’intégration sociale double en 12 ans.

La raison à cela tient sous doute dans le fait que si l’atteinte à un bien n’était pas frappée du même sceau d’indignité que l’atteinte à un corps, la propriété privée verrait son avenir menacé, et, avec elle, le système capitaliste. Dans le même ordre d’idées, si l’on donnait à la domination et à la prédation économique le nom de violence, les hiérarchies sociales se retrouveraient sans doute chamboulées. Ainsi, le récit de la non-violence a trouvé ses relais puisqu’il assure le monopole absolu de la violence légitime aux régimes en place. Or, lorsque le cadre institutionnel existant ne permet pas de changement de régime politique, même lorsqu’il est souhaité par une majorité, alors cela conduit à poser les choses en termes de rapport de force.

Malheureusement, de fait, les grands changements historiques obtenus par la non-violence qui refondèrent de manière substantielle le pacte social et les institutions ne sont pas légion, même parmi ceux que l’on dit pacifiques. À côté de Martin Luther King, il y avait Malcolm X. À côté de Gandhi, il y avait des rixes violentes et des morts par dizaines, cela s’additionnant à des facteurs exogènes qui poussèrent le colon britannique à s’en aller. Il en va de même pour les révolutions de couleur.

Pour celleux qui font les révolutions – à commencer par les aliéné·e·s qui un jour se réveillent et décident de prendre leur destin en main – il n’y a guère besoin d’étudier avec précision les mécanismes complexes de la domination que l’élite économique exerce sur la société pour comprendre que, de toute évidence, elle ne renoncera pas d’elle-même à ses privilèges. Face à l’impasse, la violence sous ses différentes formes, incluant la désobéissance civile et le blocage forcé, peut devenir la seule issue. Il est éloquent de constater que les manifestant·e·s hongkongais·es, longtemps acclamé·e·s pour leur pacifisme, ont depuis adopté des techniques très agressives et ainsi obtenu le retrait de la tant décriée loi sur l’extradition. De même, plus près de chez nous, on ne peut se dérober à l’amer constat : l’intransigeance implacable que le pouvoir macronien affichait depuis l’élection du monarque présidentiel en dépit des nombreuses grèves et manifestations, contrastée avec ses concessions suites aux événements de l’hiver, donne raison aux violent·e·s. Devons-nous en conclure que les puissant·e·s ne cèdent du terrain que quand iels tremblent ?

Lucas Onan

« Il y a trois sortes de violence.

La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.

La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.

La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.

Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue ».

Dom Helder