VOIR | Nourrir l’humanité c’est un métier

pictoCoinDetente Nourrir l’humanité c’est un métier, c’est du « Théâtre documentaire au cœur de notre agriculture »​​. Interview de Charles Culot de la Compagnie Art & tça

L- Peux-tu vous présenter, toi et la compagnie ?

C- Je m’appelle Charles Culot, j’ai 26 ans et je suis originaire des Ardennes, mes parents y sont agriculteurs et produisent du fromage de brebis. Je suis parti en ville, à Liège, où j’ai été formé à l’école Supérieure d’Acteurs de Liège (ESACT) d’où je suis sorti il y a 4 ans maintenant. En parallèle, je fais aussi du cinéma, bien que mon activité principale soit au sein de la compagnie Art & tça.

Nous avons créé la compagnie avec trois amis, David Daubresse, Alexis Garcia et Camille Grange, tous réunis autour d’un même projet artistique : tenir un propos engagé sur le monde actuel, raconter des histoires à partir de l’Histoire.
Jusqu’à présent nous avons déjà porté trois spectacles tous montés avec la volonté d’en faire un tremplin au débat, à l’échange, et de servir d’outil pédagogique pour les écoles par exemple.

Le premier, élaboré en lien avec la compagnie Arsenic2, Grève 60, grande fresque historique sur La grande gréve de 60, parle de l’élan de solidarité qui a amené près d’un million de personnes dans les rues pour dénoncer les lois d’austérité, un peu comme aujourd’hui, si ce n’est qu’à l’époque la population fait tomber le gouvernement en descendant dans la rue.


Le deuxième spectacle, Entre rêve et poussière, nous parle d’une fille de dix ans oppressée par la concurrence à l’école et pose la question « quelle école voulons-nous pour demain ? ».


Et enfin, Nourrir l’humanité c’est un métier, spectacle qui, lui, aborde la disparition des petites fermes familiales à travers les témoignages des agriculteurs belges et français. Actuellement, un dernier spectacle est en préparation qui abordera, lui, la question de la pauvreté, du sans-abrisme, et là une réflexion d’un sujet plus large, à savoir l’appauvrissement général d’une grande partie de la population engendré par ce qui est appelé l’État Social Actif.

L- Peux-tu me parler plus en détail de la pièce « Nourrir l’humanité c’est un métier » ? De sa genèse à aujourd’hui, comment se porte-t-elle ?

C- C’est d’un exercice de fin d’études sous forme de carte blanche qu’est né le projet. L’objectif était de réaliser une œuvre artistique qui vous soit propre et nécessaire de faire à tout prix aujourd’hui. Après avoir beaucoup réfléchi, j’ai commencé à récolter des témoignages d’une ferme à l’autre, autour de chez moi d’abord, partout en Wallonie et en France finalement. Afin de bien connaître notre sujet, notre démarche s’apparente au travail d’un journaliste qui cumule les témoignages auprès d’experts du vécu, de syndicalistes, d’économistes, … Un tel processus de création de spectacle nous prend entre 2 et 3 ans.

La pièce se porte toujours bien, après près de 200 représentations, on continue de jouer en Belgique et en France et nous avons fait sur-titrer la pièce en Néerlandais pour tourner en Flandre également. Récemment reconnue pièce d’utilité publique par les Services Publics Fédération Bruxelles (SPFB), « Nourrir l’humanité c’est un métier » prend encore de l’essor.

Nous proposons toujours deux formes de représentations, une forme tout terrain pour laquelle nous avons tous les matériels nécessaires qui nous permet de jouer dans des cadres très divers (salle de village, amphi-universitaire, ferme,…) et de porter la parole des agriculteurs vers un plus large public qui ne va pas forcément au théâtre. La deuxième forme, plus artistique, est adaptée aux scènes de plus grande envergure et, bien que le fond soit le même, propose une mise en scène plus théâtralisée. On s’applique également à l’adapter à la pièce et la mettons régulièrement à jour.

Un gros événement est en préparation à Liège à la Cité Miroir pour mars 2017, plusieurs représentations scolaires et tout public seront proposées et suivies de débats avec l’intervention de différentes figures politiques. Un bel événement donc pour revenir jouer à Liège ! A suivre sur notre site.

L- Est-ce que ce sont vos racines familiales qui ont motivé le choix du sujet de votre première pièce ?

C- C’est dans le contexte de la crise du lait de 2011 et beaucoup de choses gravitant autour de moi à l’époque que mon choix s’est dessiné. Ma famille faisant du circuit court et de la transformation, ils étaient moins en prise directe avec les prix du marché, ils ne subissaient pas de plein fouet la dérégulation et la spéculation alimentaire. Il y a eu dans la région de nombreux suicides, des producteurs de lait qui stoppaient leurs activités, j’ai senti qu’il fallait que je parle de ça.

L-  C’est long 2 à 3 ans, pourquoi avez-vous besoin d’autant de préparation ?

C- Notre démarche de création prend du temps , la 1ère partie de notre travail est de se saisir d’un sujet et d’en étudier un maximum de facettes.
Pour ce faire nous avons deux catégories de sources :
Celles que nous appelons les sources expertes. Celles-ci représentent tout ce qui a pu être écrit et filmé sur le sujet traité : études, compte-rendu, articles de presse, émissions tv, documentaires, reportages.
Mais aussi bien-sûr des interviews que nous réalisons nous-mêmes auprès d’experts associatifs, syndicaux, politiques.
C’est aussi par les interviews, qui correspondent à notre travail de terrain, que nous abordons nos autres sources, que nous appelons les témoins du vécu, les experts du vivant. C’est avec leurs paroles que nous abordons le côté humain et sensible de nos spectacles.

La 2ième partie de notre travail, est de réunir toutes les informations recueillies, de les trier par thématique et par information.
Ensemble nous discutons de ce qui nous semble important de transmettre, de ce qui nous a touché et de ce qui pourrait faire « Théâtre ».

La 3ième partie, la partie finale est la période de création en soi. C’est le moment où nous confrontons au plateau nos différentes idées. Depuis 4 ans, nous avons exercé, construit, inventé de nombreux outils théâtraux au service du théâtre documentaire. Et c’est bien par un mélange de ces formes au service de l’Histoire que nous créons nos pièces.

L- Pour de nombreuses troupes, les comédiens sont également auteurs et metteurs en scène, avec tout le travail que cela implique. Comment faites-vous pour gérer ces différentes casquettes ?

C- Ici on ne vient pas vous chercher; les compagnies d’acteurs-créateurs doivent créer des dossiers, gérer des boites mail, remplir toutes sortes d’appels à projet. C’est un autre métier mais il faut le faire pour voir aboutir nos projets. Entre travail bénévole et recherche d’emploi pour l’ONEM, il faut être flexible. Si on pouvait se concentrer uniquement sur le travail artistique et de recherche déjà très conséquent et se décharger d’une partie administrative importante, ça nous ferait énormément de bien.

Ma journée type : passer quelques heures à répondre à mes mails, passer quelques appels, créer des dossiers de demandes de subsides, être attentif aux appels à projets, gérer la comptabilité, et surtout écrire ! Écrire, réécrire, s’informer, revoir, etc.

L- Vous restez malgré tout une bande d’amis qui montez sur les planches pour jouer ensemble ou la réalité de terrain prend un angle tout autre ?

C- On reste évidement une bande de copains, oui ! Bien qu’on ait tous des parcours en parallèle, on est une équipe et on ne pourrait pas y arriver si on ne se soutenait pas mutuellement.

L- Au regard des créations que vous proposez, on est pas bien loin du théâtre d’action ?

C- Ça n’est pas du tout la même chose que du théâtre action ou du théâtre forum, il s’agit de théâtre documentaire. Le document d’une réalité paysanne, celle d’une partie de notre population aujourd’hui en voie d’extinction.  A partir des témoignages recueillis pendant deux ans par l’équipe artistique, nous tentons de rendre compte d’une réalité objective, celle de leur situation totalement méconnue. Il s’agit d’une aventure, celle de deux jeunes artistes partis à la rencontre de leur patrimoine, voulant comprendre et témoigner de l’histoire de ceux qui nous nourrissent, ceux qui nourrissent l’Humanité : les agriculteurs. Il n’y a pas la participation du public comme dans le théâtre forum, le débat vient après la pièce.

L- On décèle dans vos pièces un certain penchant militant, vous avez toujours vu dans le théâtre la possibilité de véhiculer des revendications ?

C- Au départ non, j’ai commencé comme beaucoup de comédiens débutants, par ego. Le jeu m’amusait, j’avais envie de me montrer un petit peu. Lors des études au conservatoire de Liège, je me suis rendu compte que le théâtre n’étais pas forcément ce que je croyais, d’autant plus que c’est une école qui invite ses étudiants à réfléchir sur les raisons qui nous poussent à faire du théâtre. Une parole forte de Bertolt Brecht qui dit : « Dans un monde où il y a autant d’injustice, avoir le temps de s’extasier sur la beauté des arbres est presque un crime. » Ma vision du théâtre militant s’est forgée lorsque j’ai pris conscience que le bien-être dont je jouis aujourd’hui est le fruit des luttes des générations passées et que nous sommes en train de les perdre, ces acquis ! La notion du théâtre militant, engageant, ou peu importe comme on décide de l’appeler, est venue assez tard chez moi donc, mais j’y ai complètement trouvé ma voie. Même si parfois, je ne cracherais pas sur un moment de cinéma de temps en temps, juste en tant qu’acteur, sans me préoccuper du reste, uniquement mon personnage, ma prestation,…

L- Un mot à adresser à ce militant qui sommeille en nous ?

C- Je dis toujours qu’il n’y a pas qu’une solution pour faire évoluer les choses. Faire du théâtre, oui ! Parler autour de nous, oui ! Consommer autrement, oui ! Voter, oui ! Chacun à sa part à faire et pour paraphraser Bertolt Brecht encore une fois : « Celui qui lutte perdra peut-être, celui qui ne lutte pas a déjà perdu. »


Interview réalisée par Laura Mahieu