POLITIQUES CARCÉRALES| BREF, je suis allée visiter un ami en prison

pictoDossiersAujourd’hui, je suis allée visiter un ami. Il attend son procès depuis 4 ans en prison.

Je me suis levée à 5h du matin, j’ai mangé, me suis lavée et habillée. J’étais prête. J’ai pris un bus, puis un train, puis un autre train et encore un bus. Puis j’ai marché 3 Km. Quatre heures et trente minutes de trajet en transport en commun plus tard, je suis arrivée aux portes de la prison. C’est certain, l’accessibilité n’est pas la qualité première des centres pénitentiaires.

Je suis rentrée dans le bâtiment. On m’a demandé ma carte d’identité. Je l’ai donnée. Je suis passée au détecteur, ça a sonné. J’ai enlevé ma ceinture et je suis repassée sous le détecteur. Ça n’a pas sonné. On m’a conduite jusqu’à la salle de visite. C’était rempli. J’ai aperçu, au loin, une table disponible. Je m’y suis précipitée – OU PAS ! Après avoir enjambé une dizaine de personne et rampé sous autant de tables, j’y suis arrivée ! Vous êtes ici. BREF, je suis allée visiter un ami en prison… “Par ici” “Par là” “A gauche” “A droite” “Suivez le guide”

Les deux enfants du détenu d’à côté étaient empilés sur ma chaise, je suis restée debout. Mon ami est arrivé. Le gardien qui l’accompagnait a fait dégager les deux autres enfants du gars de l’autre côté, assis sur la chaise qui était réservée à mon ami. Il s’est assis, moi je suis restée debout. 200 détenus, une salle de visite de 25m², 21 tables de 40 sur 40cm, 42 chaises, 5cm d’espace entre chaque table et 4 visiteurs par détenus… La logique spatiale de la prison !

On a parlé – ou plutôt crié pour s’entendre – une petite heure. Il a dû retourner dans sa cellule. Je suis repartie. On m’a rendu ma carte d’identité. J’ai marché puis j’ai pris le bus, puis le train, un autre train et encore un bus. Je suis enfin arrivée chez moi, fatiguée, éreintée, mais contente d’avoir vu mon ami.

Bref, j’ai visité un ami en prison !


Vanie Roelandt

POLITIQUES CARCÉRALES| La personne toxicomane

pictoDossiersLe travail de psychologue en milieu pénitentiaire a un statut ambigu. En effet, si le psychologue est souvent formé à l’art de la thérapeutique, dans le contexte de l’évaluation d’une personne détenue, il lui est parfois demandé de rendre un avis qui peut avoir des effets difficiles à supporter pour l’individu. Certains profils de détenus rendent l’exercice de l’évaluation particulièrement difficile.

Si un détenu demande à pouvoir bénéficier de permissions de sortie, mais que son évaluation clinique souligne des fragilités psychosociales importantes, le psychologue pénitentiaire se doit d’en rendre compte – ce qui pourra éventuellement conduire au rejet de sa demande. Évidemment, le travail du psychologue n’en reste pas là : il vise à travailler sur ces fragilités et à proposer aux personnes des pistes et un encadrement psychosocial afin d’améliorer leur situation sociale et/ou de les aider à se stabiliser psychiquement.

Le cas particulier des détenus toxicomanes
Cependant, un cas particulier de détenus pose question : c’est celui de l’évaluation des détenus toxicomanes. Cette difficulté est liée à un des traits essentiels de ces individus emprisonnés : ils sont (le plus souvent) à la fois auteurs d’infractions et victimes ! Ce double statut rend dès lors assez complexe, et probablement peu efficace, le travail « classique » autour de la logique de responsabilisation des auteurs d’infractions pénales.

Dans leurs commentaires sur la politique en matière de stupéfiants, De Ruyder et Vander Laenen cernent d’ailleurs bien le problème en soulignant « [qu’] en matière de drogue, il y a quelque chose de l’ordre d’une ambivalence humaine que le modèle de justice en cours n’arrive pas à prendre en compte dès lors que l’auteur est également la victime ».

De cette situation, il est donc nécessaire qu’une véritable réflexion émerge sur la politique en matière de stupéfiants et, si la note de politique du gouvernement en matière de drogue (janvier 2001) définit l’abus de drogue comme « un problème de santé publique », il faudrait qu’un maximum de moyens soit alloué à l’aide des personnes dépendantes en amont de la prise en charge par la justice pénale (et, a fortiori, par la prison).

Karim El Khmilchi, attaché psychologue à la prison de Saint-Gilles

Référence :
• DE RUYDER B., VANDER LAENEN FR.,
« Commentaire critique du rapport de scène consacré aux transformations de la politique des poursuites en matière de stupéfiants », 2004.
Cité dans l’ouvrage collectif,
« Aux frontières de la justice, aux marges de la société »,
DE CONINCK, F. et coll., Gent, Academia Press, 2005 (page 127).

POLITIQUES CARCÉRALES| Surpopulation carcérale et solutions

pictoDossiersAvant d’évoquer le problème de la surpopulation carcérale et les pistes de solution à ce problème, il est nécessaire de comprendre ce phénomène. La surpopulation est un état démographique qui se caractérise par un nombre trop important d’individus par rapport à la capacité de charge de son habitat. Dans le cas de la surpopulation carcérale, l’individu est un détenu (ou un prévenu), son habitat est la prison. Isoler le surnombre équivaut à analyser un chiffre absolu. Une analyse plus fi ne met en lien le surnombre avec la capacité totale des établissements pénitentiaires, la densité carcérale et le taux de détention par habitant…

Les causes du problème
Au sein des prisons belges, d’après l’Observatoire International des Prisons (OIP), en 2013, le surnombre de détenus était évalué à 2.000 détenus. L’OIP explique ce phénomène par trois facteurs : la détention préventive, l’allongement des peines et la diminution des libérations conditionnelles.

Malgré la loi du 20 juillet 1990, relative à la détention préventive, qui énumère les conditions qui doivent être remplies avant qu’un mandat d’arrêt ne soit délivré, le recours à l’enferment est monnaie courante. Cela pose question, entre autre, en matière d’interprétation de la loi et d’application de celle-ci. En termes de Droit humain, cela signifie que des innocents peuvent être enfermés dans l’attente d’un procès, mettant à mal le principe de présomption d’innocence.

Concernant l’allongement des peines, elle n’est pas en corrélation avec une augmentation de la criminalité. Par contre, il existe un lien entre l’allongement des peines et la libération provisoire automatique de condamnés à des peines de moins de trois ans. En 2011, la Cour des Comptes a réalisé un audit sur la surpopulation carcérale : la seule piste de solution avancée était la libération provisoire automatique. Les conséquences de cette mesure ont été des condamnations à des peines plus lourdes, afin d’être sûr que le détenu passe par la case prison, sans bénéficier de cette libération provisoire.

Enfin, pour ce qui est de la diminution des libérations conditionnelles, il faut d’abord connaître le mécanisme de fixation des peines. La peine de prison est fixée par le juge ou le jury d’assise. Cette peine n’est pas nécessairement purgée dans son intégralité ; les détenus peuvent bénéficier d’une libération conditionnelle après un tiers ou deux de la peine. Depuis l’affaire Dutroux, notamment, et afin de répondre à des pressions citoyennes et politiques, les peines incompressibles ont été instaurées. Ainsi, nous avons donc en prison, en plus des détenus qui doivent y être : de plus en plus de prévenus, des détenus qui purgent des peines plus longues et des détenus qui devraient bénéficier d’une libération provisoire ou conditionnelle.

Les pistes de solution
Cela parait évident, mais la première chose à faire est d’éviter que les personnes aillent en prison. Pour cela, notre société doit miser sur la lutte contre les inégalités sociales et la lutte contre la pauvreté. Notre système judiciaire doit remettre sur un piédestal la présomption d’innocence et user de la détention préventive de manière résiduaire. Enfin, la société doit investir dans les alternatives à la prison, nécessaires pour certains publics présents en prison tels que les personnes handicapées, les personnes souffrant de maladies mentales, les personnes souffrant d’assuétude(s), les victimes de la traite des êtres humains, etc.

Pour les personnes qui purgent une peine, la première chose à avoir en tête est que ces personnes ont été temporairement éloignées de la société car elles représentaient un danger pour cette dernière. La plupart du temps, un détenu sera libéré un jour ou l’autre. Il est donc indispensable de préparer la fin de peine du détenu avec ce dernier. Pour cela, il existe, entre autre, des services d’aides aux détenus et aux justiciables, qui peuvent (et doivent !) faire le lien entre l’intérieur et l’extérieur. Mais il faut également remettre à l’ordre du jour : la justesse de la peine décidée, la libération provisoire et conditionnelle et éviter les fonds de peines. Notre système judiciaire doit également systématiser, dès que cela est possible, le recours aux peines alternatives.

Pour finir, il faut éviter que les personnes sorties de prison n’y retournent. Il faut lutter contre la récidive. Un récidiviste est une personne qui ne retrouve pas sa place dans la société. Lutter contre la récidive, c’est donc acter l’échec d’une insertion sociale et tout mettre en œuvre pour une réinsertion sociale réussie. Cela ne peut se faire qu’en rendant la prison humaine et en travaillant sur le lien intérieur-extérieur.

Pour conclure, lutter contre la surpopulation carcérale passe par la réflexion et la refonte de tout un système social, par le courage politique, par l’investissement dans la prévention plus que dans la sanction et par la sensibilisation de l’opinion public.

Raffaella Robert

POLITIQUES CARCÉRALES| L’enfant et la prison

pictoDossiersL’enfant est concerné par le milieu carcéral dans deux positions : celle d’enfant emprisonné et celle d’enfant de parent détenu.

L’enfant emprisonné
Selon l’Unicef, plus d’un million d’enfants sont détenus dans le monde, quelle que soit la période concernée; la collecte de données est difficile et celles-ci ne prennent pas en compte les enfants en attente de jugement, en garde à vue ou les enfants détenus avec leurs parents1. Les enfants sont parfois détenus pour de longues durées, voire condamnés à la peine de mort, dans le non-respect de la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant (1989) qui stipule que « Ni la peine capitale ni l’emprisonnement à vie sans possibilité de libération ne doivent être prononcés pour les infractions commises par des personnes âgées de moins de dix-huit ans » et que « L’arrestation, la détention ou l’emprisonnement d’un enfant doit être en conformité avec la loi, n’être qu’une mesure de dernier ressort, et être d’une durée aussi brève que possible » (art.37). Certains enfants privés de liberté le sont dans un contexte de demande d’asile, de vagabondage, de handicap, de discriminations (raciale, religieuse, ethnique, politique), etc.

Les enfants ont des besoins spécifiques et, comme le souligne l’ONG Humanium, « Très souvent des enfants sont enfermés dans des prisons dont les conditions ne remplissent pas les critères internationaux »2, avec des conséquences préjudiciables en ce qui concerne leurs droits, leur développement, leur sécurité, leur santé physique et psychologique, leur éducation. Cela aura un impact sur leur avenir et leurs possibilités de réintégration dans la société. En Belgique, les seuls mineurs qui séjournent en prison sont les bébés qui y vivent avec leur mère et, de manière rarissime et exceptionnelle, certains mineurs âgés de minimum 16 ans.

L’enfant de détenu(e)s en Europe et en Belgique
Le 30 septembre 2011 a eu lieu la Journée de discussion générale du Comité des droits de l’enfant des Nations Unies, avec pour thème: « Enfants de détenus ». Une publication qui y a fait suite précise que, dans l’U.E., « 800.000 enfants sont séparés chaque année d’un parent emprisonné et que 980 bébés vivent en prison avec leur parent détenu »3. En Belgique, au 1er mars 2014, le nombre de détenus était de 11.267 hommes et 502 femmes4; 15.000 à 20.000 enfants par an vivent l’incarcération d’un ou de deux parents. Quel vécu pour ces enfants frappés par l’incarcération d’un parent ? L’arrestation d’un proche est la source d’un chaos émotionnel amplifié par l’existence de problèmes économiques, sociaux et juridiques. J’ai travaillé, en prison ou à leur domicile, avec des enfants et adolescent(e)s dont un parent était détenu. Leurs problèmes occupaient toutes les sphères : celle du comportement, du sommeil, de l’alimentation, de la propreté ; on parlait agressivité, mensonges, culpabilité, honte, souffrance face aux moqueries et au jugement, … Une fillette vomissait tous les matins avant de partir à l’école ; une autre était agressive et colérique au point que sa mère la frappait de plus en plus souvent, ses résultats scolaires chutaient ; une adolescente fuguait, volait et fréquentait des toxicomanes ; un adolescent allait devoir intégrer un hôpital psychiatrique. Plusieurs facteurs influent sur les effets de l’incarcération et font de chaque situation une histoire unique. L’enfant doit “métaboliser” ce qu’il est en train de vivre, avec de grandes variables : son âge, sa sensibilité, son équipement psychique, sa situation familiale, l’investissement affectif à son égard, les conflits de loyauté, les fonctions diverses qui lui sont assignées, les secrets et les non-dits éventuels à l’extérieur ou à l’intérieur de la famille, les relations avec ses copains de classe (risquer de les perdre en leur disant que papa est en prison ou perdre leur confiance en ne disant rien ?), la place que vont lui octroyer les acteurs judiciaires (témoignage au procès d’assises d’un parent ?), les enjeux dont il sera l’objet, l’instrumentalisation qui pourra être faite de lui (être utilisé, par ex, pour faire entrer de la drogue en prison) et les conséquences négatives des problèmes qui surgissent dans son cadre de vie. L’application des droits des personnes détenues et de ceux des enfants concernés par le milieu carcéral est donc primordiale, de même que le soutien des structures qui œuvrent dans le suivi des personnes incarcérées et de leurs enfants.

Dominique Alles, pédopsychiatre et criminologue

 

1. UNICEF, Progrès pour les enfants. Un bilan de la protection de l’enfant. Numéro 8, septembre 2009. p.20.

2. http://www.humanium.org/fr/enfants-detenus/

3. Condamnés Collatéraux : Les enfants de détenus. Recommandations et bonnes pratiques de la Journée de discussion générale 2011 du Comité des droits de l’enfant des Nations Unies. Olivier Robertson. Publication Droits de l’homme et réfugiés. Quaker United Nations Office. Juin 2012.

4. http://statbel.fgov.be/fr/statistiques/chiffres/population/autres/detenu/

POLITIQUES CARCÉRALES| La politique inhumaine des centres fermés

pictoDossiersPRISON Travaillant depuis quelques années avec les personnes migrantes, la question des centres fermés pour étrangers me tient fort à cœur ! Dans un centre fermé, sont détenus des personnes en situation irrégulière de séjour : environ 8000 personnes sont enfermées chaque année en vue de leur expulsion vers leur pays d’origine. Il faut savoir qu’il y a encore quelques années, des enfants y étaient encore enfermés : nous sommes plusieurs à nous être battus contre cela et c’est aujourd’hui interdit. Néanmoins, ces acquis semblent aujourd’hui menacés.  

Les personnes que je rencontre qui ont déjà été détenues dans ce type de centres sont souvent traumatisées par leur expérience, se retrouvant enfermées sans avoir commis un quelconque crime. De plus, pour certains, envisager le retour au pays alors qu’ils y ont fui une menace, leur apparaît comme un danger pour eux ou pour leurs enfants.

Politique inquiétante du nouveau gouvernement
La politique de migration dans notre nouveau gouvernement m’inquiète beaucoup lorsque Theo Franken, secrétaire d’État à l’Asile et aux Migrations, nous affirme qu’une centaine de places vont être créées en centres fermés. Je me demande alors quelles sont les priorités, et surtout, ce que notre ministre veut pointer du doigt pour rassurer les gens… N’est il pas en train d’utiliser le sentiment d’insécurité de la population sur cette question ? Ajoutons à l’actif de ce dernier, sa présence au 90ème anniversaire de Bob Maes, fondateur du VMO, une milice d’extrême-droite flamande créée après la Seconde Guerre Mondiale. N’est-ce pas un fait aberrant ?

Les centres fermés ne devraient pas exister
Pour les Verts, les centres fermés ne devraient pas exister ! Enfermer une personne innocente, désignée arbitrairement, se résume à une politique inhumaine. Pour certains, cette situation donne suite à une demande pour être protégé par la Belgique car ils ont fuit un danger imminent dans leur pays… Il y a de quoi s’inquiéter sur l’avenir des Droits humains à une époque où les marchandises ont plus de liberté de circulation que les personnes. De nombreuses mobilisations ont vu le jour afin de dénoncer cette politique d’enfermement. Chaque année le C.R.A.C.P.E. organise un rassemblement devant le centre fermé de Vottem, le 24 décembre. écolo j a participé fin octobre à un rassemblement devant le 127bis pour dire « non » à l’enfermement de mineurs dans les centre fermés. Notons également la manifestation annuelle contre les centres fermés, le premier dimanche de mars.

Camille Soyeur, conseillère communale Ecolo

POLITIQUES CARCÉRALES | Les droits de l’Homme en prison

pictoDossiersCes dernières années, la Cour Européenne des Droits de l’Homme a condamné à plusieurs reprises différents pays d’Europe pour violation des droits fondamentaux des détenus et pour traitements dégradants. Parmi ces pays, la Belgique. Des sanctions qui émeuvent peu la population. Et pourtant… 

N’est-il pas ironique de s’inquiéter du droit des détenus alors que l’emprisonnement signifie entre autres la privation de certains droits ? Hé bien non ! Les détenus sont protégés contre la torture, les traitements inhumains et dégradants. En tout cas, sur le papier. Dans les faits, les violations de leurs droits sont nombreuses : irrespect du secret médical, fouilles corporelles abusives, surpopulation des cellules… Avec quelles conséquences ? Une visiteuse de prisons nous explique : « Je voyais un jeune homme emprisonné pour une courte durée. Très rapidement, son état physique et mental s’est détérioré. Il était épuisé par ses deux co-détenus, l’un passant sa journée à se balancer en marmonnant, l’autre pris de crises de colère durant lesquelles il frappait à grands coups sur la porte en hurlant. Je suis très inquiète : angoissé, de plus en plus taciturne, dans quel état ce garçon va-t-il sortir ? »

L’accès aux soins de santé : un luxe ?
Autre dossier grave : l’accès aux soins de santé. Les annexes psychiatriques semblent constituer un mini-enfer : personnel insuffisant et peu formé, surpopulation, etc. Cela mène bien souvent à des excès, comme attacher le prévenu au lit ou lui mettre des langes, pour réduire le temps nécessaire à son encadrement. La demande d’euthanasie d’un détenu belge a récemment fait débat. Si certains sont choqués qu’une personne coupable ait accès à l’euthanasie tandis que le chemin semble plus compliqué pour d’honnêtes citoyens en grande souffrance, il faut regarder ces demandes pour ce qu’elles sont : l’euthanasie est censée être réservée à des situations médicales sans issue. Alors que certains de ces détenus souffrent de maux curables, accepter leur euthanasie est reconnaître qu’on préfère leur mort à repenser leur accès aux soins. Une espèce de peine de mort consentie ?

Impacts sociétaux
Pour ceux qui resteraient encore sceptiques par rapport à l’intérêt de se préoccuper du sort de délinquants, rappelons rapidement que leurs conditions de vie sont aussi … les conditions de travail du personnel pénitentiaire, lui-même impacté et mis en danger. Et enfin, dans le cadre de la réinsertion des prisonniers, notre propre sécurité a à gagner à ce que leur état ne se soit pas dégradé durant leur peine.

En conclusion, soyons plus attentifs à cette problématique, soutenons une réforme du droit en prison et surtout son application. La manière dont on respecte les détenus est un thermomètre de notre démocratie. Il faut que justice soit faite… en prison aussi !

Caroline Saal, conseillère communale Ecolo

POLITIQUES CARCÉRALES| Le long parcours de la réinsertion

pictoDossiersPhilippe Lacroix est sorti de prison il y a 10 ans, après avoir purgé une peine de 14 ans pour des faits de grand banditisme. En prison, Philippe a passé son jury central et a entamé des études de langues et littératures germaniques, qu’il a terminées à sa sortie de prison. Maintenant, il est professeur d’anglais et de néerlandais en école de promotion sociale et il est père de deux enfants, avec sa compagne.  

Adrien Pham (AP) – J’ai pour la première fois entendu parler de Philippe lorsque le service d’aide sociale de l’UCL m’a contacté pour lui prêter des notes de cours. Ensuite, je l’ai rencontré en prison, ce qui marqua le début d’une longue amitié.

AP- Philippe, pourrais-tu nous expliquer les différentes étapes de ta réinsertion ?

Philippe Lacroix- La réinsertion consiste en un projet qui te permet de te réinsérer dans la société, et en particulier d’avoir la capacité d’y croire. J’ai été condamné à mort en 1994 lors d’un procès hyper médiatisé : difficile pour moi de sortir de ce contexte. La première étape fut donc de me forcer à croire qu’il y avait un possible. Le challenge fut ensuite de renforcer cette croyance avec des actes : j’ai à ce moment-là choisi le chemin des études (le jury central d’abord, des études universitaires ensuite). La prison est tellement écrasante que l’on peut très vite s’essouffler. Dans ces moments, il est nécessaire de rencontrer des personnes qui valorisent les détenus. Je n’y croyais pas mais je donnais tout ce que j’avais. Pour moi, c’est ça le secret dans la vie : quand tu t’engages dans quelque chose, il faut le faire du mieux que tu peux… L’image du sablier me parle beaucoup. Au début, tout le sable est d’un côté : le côté de la délinquance, du banditisme, des étiquettes. Des choses se mettent ensuite en place, le sable s’écoule petit à petit de l’autre côté, qui se renforce. Le passage entre les deux, c’est ce que tu mets en place pour atteindre des objectifs valorisants. Et l’équilibre se renverse.

AP- Pourrais-tu nous en dire plus sur ces personnes qui t’ont soutenu ?

PL- Tout d’abord, Philippe van Meerbeeck, un psychiatre qui a travaillé sur mon procès. Alors que tout le monde me stigmatisait, il m’a considéré d’égal à égal. Il m’a proposé un emploi à ma sortie de prison ; c’était tout à fait surréaliste ! Un professeur de math, ensuite, qui m’a dit, alors que je m’étais toujours considéré nul en la matière, que je lui avais rendu le meilleur examen de jury central qu’il ait jamais connu. Quelque chose s’est réparé en moi ce jour-là. Un professeur de français également, qui a lu avec moi un roman et une pièce de théâtre, et qui m’a aidé à progresser dans ma compréhension du monde. Ainsi que d’autres personnes qui m’ont aidé tout au long de ma détention. Ce qui est certain, c’est que ces mains tendues sont nécessaires.

AP- Est-il difficile de préparer sa réinsertion en prison ?

PL- C’est extrêmement difficile. On parle ici d’une situation où tu ne fais plus partie de la société, où tu es exclu. On te demande de préparer ta réinsertion dans une société où il y a beaucoup de chômage, de trouver un boulot (en précisant à l’employeur potentiel qu’on ne connaît pas sa propre date de sortie) pour lequel il faut énormément de compétences et où le détenu est perçu de manière négative.

AP- Qu’existe-t-il en prison pour favoriser la réinsertion des détenus ?

PL- Prenons le cas de la prison d’Andenne et de son service d’aide aux détenus : quand j’y étais, c’était deux temps pleins et demi (psychologues et assistants sociaux) qui étaient là pour soutenir 400 détenus. Peut-on vraiment espérer grand chose avec de tels moyens ? Tu peux faire des petits boulots pour la prison (nettoyage, cuisine,…) ou pour des entreprises (emballer du chocolat, construire des cadres,…). Cela ne participe pas à la réinsertion en tant que tel, mais ça a déjà le mérite de donner un rythme, de ne pas rester oisif, d’avoir un contact social et de faire quelque chose d’utile. Il existe aussi des formations de type cuisine, électricité ou maçonnerie. Mais pour qu’elles soient efficaces, ces formations devraient être accompagnées d’un outil de valorisation de la profession, du travail bien fait, du service rendu à autrui. Ce qui n’est pas le cas.

AP- Que faudrait-il faire pour promouvoir la réinsertion ?

PL- De la valorisation et de la sensibilisation à la citoyenneté. Le rôle du système carcéral est de dire qu’on est des ennemis car on a commis des faits qui nous ont mis en marge de la société, mais que c’est provisoire, qu’on fait partie d’une communauté d’hommes, et qu’il faut essayer de sortir de cette situation. C’est un travail très difficile. On est face à un système hyper rigide. Cela exige une réforme complète du système, et donc beaucoup de moyens. Hélas, la prison n’est pas porteuse politiquement. A tort à vrai dire, quand on connaît le prix que l’emprisonnement et la récidive coûtent à la société. Et si un détenu n’est pas accompagné dans sa réinsertion, il est fort probable qu’il commette de nouveaux dégâts.

Adrien Pham

Édito | Novembre 2014

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pictoEditoPolitiques carcérales

Chers lecteurs, chères lectrices,

Toute l’équipe du Jump s’est une fois de plus surpassée pour vous offrir un numéro (im)pertinent qui, on l’espère, provoquera le débat et la discussion !

Consacrées au milieu carcéral en Belgique et aux politiques mises en place à ce sujet, ces quelques pages attirent votre attention sur différents enjeux liés à cette problématique : qu’en est-il des Droits de l’Homme en prison ? Est-il réellement possible pour un détenu de se réinsérer après une longue période de détention ? Quelles sont les conséquences pour les proches d’un détenu ? Tant de questions, mais peu de réponses évidentes… Et oui, cette phrase je vous l’avais déjà écrite dans l’édito du Jump précédent, mais que voulez vous ? Nous les JUMPiens, on aime bien se poser des questions intelligentes, qui sont bien souvent celles qui demandent les réponses les plus complexes !

On ne cesse de vous le répéter, mais avec ce nouveau gouvernement… « ça ne va pas être la fête » ! Et ça ne sera pas non plus celle des personnes détenues. Quand on entend que l’on parle de ré-autoriser la détention des mineurs en centres fermés, il y a de quoi douter du bien fondé des politiques qui vont être mises en place ! Les conséquences de l’enfermement sont nombreuses : tout d’abord, évidemment, pour la personne concernée et ses proches, et ensuite, pour la société dans son ensemble, tant d’un point de vue financier que d’un point de vue « politique ». Que faire pour faciliter la réinsertion ? Comment désengorger les prisons afin de pouvoir y assurer des conditions de vie décentes aux détenus, mais également des conditions de travail acceptables pour le personnel ? Certains avaient répondu qu’il suffisait d’envoyer certains prisonniers belges purger leur peine à l’étranger… Mais chez écolo j, nous pensons que la solution est ailleurs et que c’est tout un modèle de société qui est à repenser.

En ces temps austères pour la démocratie belge (voire européenne), nos dirigeants n’ont pour seuls mots à la bouche que « coupes budgétaires », « insécurité » et « chasse aux chômeurs ». Ne faudrait-il pas voir les choses sous un autre angle et changer de perspective, en parlant plutôt de « soutien de la demande », « réduction des injustices sociales » et « tolérance » ? En termes pénitentiaires, cela signifierait principalement que l’on ne se contenterait plus de réprimer mais qu’on combattrait les causes du problème en profondeur.

Sur ces belles paroles, je vous souhaite à tous, et à toutes, une très bonne lecture !

Pauline Marchand, rédactrice en chef

Pas de démocratie sans citoyens

pictoDossiersLe sacro-saint devoir électoral ? Actuellement, beaucoup considèrent comme l’expression la plus aboutie de leur citoyenneté, l’accomplissement tous les 4-5 ans de leur « devoir électoral ». Pourtant, cette vision de la citoyenneté est pour le moins restrictive et, heureusement, d’autres visions existent et refont surface.

Trois modèles de démocratie
La vision d’un citoyen qui ne fait que voter, c’est en fait le citoyen de la démocratie libérale, démocratie dans laquelle nous vivons depuis seulement deux siècles. Au sein de celle-ci, le citoyen récompense ou sanctionne par le vote ses représentants, qui accomplissent au mieux la tâche politique perçue comme une fonction professionnelle. Les citoyens de la démocratie libérale sont en fait les clients de la boutique État, gérée par des politiciens : en échange du meilleur service rendu, le citoyen donne ou non sa voix à l’homme politique. Face à cette démocratie libérale, deux autres modèles existent.

Tout d’abord, il y a la démocratie républicaine, modèle historique qui caractérisait la démocratie originelle athénienne durant l’Antiquité. Contrairement au modèle libéral, l’État est ici maximal et promeut une conception du Bien. Par exemple, si un système d’assurance maladie obligatoire est impensable dans une démocratie libérale, il l’est tout à fait dans ce cas-ci, si les citoyens estiment que ce mécanisme se met en place pour l’intérêt général. La citoyenneté du modèle républicain est donc totale (car on agit toujours en fonction de l’intérêt général) et la démocratie doit permettre de construire une conception collective du Bien.

Ensuite, il y a le modèle de la démocratie délibérative. Historiquement, celui-ci est beaucoup plus récent et date de la fi n du 20e siècle. Plus complexe, il propose une sorte de mixte des deux modèles précédents. Il insiste lourdement sur la qualité du processus démocratique, notamment son aspect délibératif (qui est une condition d’un débat juste et équitable).

Une fois ces bases théoriques de philosophie politique posées, il est plus aisé de comprendre les différentes conceptions de la citoyenneté aujourd’hui.

Démocratie ou aristocratie ?
Si voter est l’acte citoyen par excellence, c’est parce que nous vivons dans des démocraties libérales où le système politique privilégié est la représentation par l’élection. Comme le démontre Bernard Manin, nos démocraties libérales ne sont que des démocraties partielles, impliquant une citoyenneté elle-même partielle. Le principal argument de Manin étant que l’égalité politique, qui était le cœur de la démocratie athénienne (et du modèle républicain), est loin d’être complètement réalisée. Aujourd’hui, un des principaux obstacles à l’implication d’un maximum d’individus dans le processus décisionnel… ce sont les élections elles-mêmes.

Saviez-vous que si les révolutionnaires français ou américains du 18e siècle ont choisi le processus électif pour fonder nos démocraties, c’est justement parce qu’ils se méfiaient du peuple ? Au pouvoir politique qui se transmettait par le sang, les révolutionnaires ont substitué le pouvoir transmis par le mérite : on élirait ceux qui le méritent, les meilleurs. Ainsi, si le vote d’une grande partie de la population avait un parfum de démocratie, c’est bien les meilleurs qui allaient exercer le pouvoir, et pas le peuple. Les meilleurs, « aristos » en grec, fondaient ainsi une aristocratie.

Depuis, beaucoup de choses ont changé et nous laissent penser que les raisons de leur méfiance n’auraient plus de raisons d’être: le niveau d’instruction a augmenté, les nouvelles technologies permettent un accès croissant à l’information et au débat public. Il n’est pas étonnant que 200 ans plus tard, notre démocratie nous semble bien moyenâgeuse ! Face à cela, les résistances croissent chaque jour : Indignés, mouvement des 99 % aux États-Unis et des 5 étoiles en Italie, G1000, démocratie « liquide » du parti Pirate, mouvement abstentionniste… Le point commun de ces mouvements, c’est leur volonté d’approfondir ou de refonder nos démocraties et la citoyenneté! Le coup fatal porté au système électoral est certainement la hausse continue et dans des proportions inédites de l’abstentionnisme.

Réintégrer l’égalité et la délibération pour refonder la citoyenneté
Bien que l’universalisation du droit de vote soit apparue comme l’ultime étape de la construction de nos démocraties, nous avons vu que nous pouvons aller plus loin, en réintégrant la dimension nucléaire de la démocratie : l’égalité et la délibération. Pour cela, de nombreux mécanismes et nouvelles procédures existent… À nous de nous les accaparer, en n’oubliant pas qu’à partir du moment où nous cessons de penser et d’imaginer nos démocraties, celles-ci commencent déjà à périr.

Marc Magnery

Pour en savoir plus :
– MANIN B., Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 1996.
– SINTOMER Y., Petite histoire de l’expérimentation démocratique. Tirage au sort et politique d’Athènes à nos jours, La Découverte, 2011.
– VAN REYBROUCK D., Contre les élections, De Bezige Bij, 2013.